Denis Dufour | Notice des œuvres

BlindPoint

2018 | 30’30 | opus 183 | acousmatique | support audio | 2 pistes | éditeur opus 53

• Aide à l'écriture d'une œuvre musicale originale de l’État (commande de l’État)

• Réalisation sur ordinateur au studio du compositeur à Paris 19e

• Composition d’un canevas sonore “standard” : Timothée Rémi

• Prises de son : Denis Dufour

• Propositions sonores additionnelles : Luis Clavijo, Vincent Crolet, André Fèvre, Hém-Ish et Arthur Soyer

• Participations involontaires : Shao-Wei Chou et Diego Uribe, flûte | Antoine Sebillotte, hautbois |

Gildas Guillon, alto | Anne Vauchelet, contrebasse | Margaret Thatcher, voix

• Fragments de texte : Thomas Brando, William Shakespeare

• Voix : Hamish Hossain

• Lecture anglaise en prononciation du XVIe siècle (restituée) : Paul Willenbrock

• Création à Paris, auditorium 104 de la Maison de la Radio, le 2 juin 2018 lors de la saison

Multiphonies 17/18 par Jonathan Prager sur acousmonium GRM

Au sens figuré, un angle mort est une zone d’invisibilité – volontaire ou d’origine elle-même dissimulée – d’où quelques initiés (des spécialistes, des experts entourés d’un halo de brouillage organisé) agissent sur des phénomènes sociaux ou psychologiques sans jamais pouvoir être reconnus pour ce qu’ils sont. Une cause officiellement inconnue en quelque sorte, un aveuglement des foules à l’insu de leur plein gré peut-être.

En ces temps de violentes tempêtes d’informations et de contre-informations, avec l’accès en théorie illimité et sans précédent à la totalité de l’information disponible – et de toutes ses contradictions – le concept d’angle mort revêt un sens tout particulier.

Il est devenu d’usage courant de confondre information et connaissance. Mais en l’absence de connaissances de base, l’infobésité nous guette et l’avalanche de faits plus ou moins triés par critère de pertinence au milieu des millions de requêtes des moteurs de recherche – réduits par esprit moutonnier à quelques algorithmes tout-puissants – nous ensevelit sous une montagne d’inhibitions et de perplexités d’où il ressort que les réflexes plus que la réflexion sont devenus pour beaucoup d’entre nous le premier moteur de l’action.

Les théories du complot s’accumulent se croisent se contredisent et se superposent, leurs dénonciateurs se répandent dans ce qui reste d’audience des media mainstream pour défendre au nom du recoupement des sources une information déjà très triée par critère de ‘morts kilométriques’ où rubriques sport et météo menacent d’insignifiance de petits faits épars dont la collection et le classement rigoureux fait douter de la verticalité et de la légitimité même de tout pouvoir.

C’est cet univers mental contemporain, zébré comme jamais de signes contradictoires et vu comme une gélatine immense secouée de spasmes entre zéro et un que BlindPoint veut éclairer d’un point de vue acousmatique d’où le spectateur accepte une nouvelle fois à l’aveugle l’expérience de revivre le parcours chaotique et quadrillé d’un flux d’énergies et d’émotions qui nous traversent et nous instruisent. Secoué de sensations autant visuelles et tactiles que de sollicitations sonores, le spectateur plongé dans une sorte de ‘blindtest’ panoptique est invité à explorer les angles morts de notre société du spectacle, avide de distractions et d'éparpillements et prompte à consommer à outrance toutes sortes d'images hypnotiques et de séquences prédigérées qui ôtent à chacun la possibilité d'entretenir toute forme de vie intérieure, de recul, et d'exercer sa liberté de faire quelque pas de côté.

Absorbés par la glissade générale et la dictature de l'upgrading de toute les mégastructures et l'hubris de la technoscience, les audiences contemporaines consentent les yeux grand fermés à une forme de suicide sensoriel par saturation. C'est par l'exploration intime et tâtonnante de ces angles morts de la plastique sonore contemporaine bien-pensante, liftée de tensions-détentes, tenues-rupture, fondus-enchaînés et tirades esthétiques par trop consensuelles – et qui appellent comme dans un cirque technologique bien rôdé les meilleures notes des jurys – c'est dans des déchirures qui laissent entrevoir l'intime du quotidien et la poésie ineffable de la boue, de l'effort, le cri des organes et celui des gémissements minuscules, des aboiements étouffés et des misères tues, c'est par une restriction volontaire et une interruption d'effets, par une sobriété heureuse qui ouvre grand le champ des possibles et l'éventualité d'une vie habitable que l'auteur incite chacun à un retour sur soi, pour mieux envisager le réel à travers ses points aveugles qui sont autant de fenêtres ouvertes sur d'infinies incertitudes. Et qui jouent (avec ironie et une fausse désinvolture) de notre frénétique inquiétude à se prémunir de l’inconnu plus qu'à s'abandonner à notre tentation de le palper. Un inconnu, source incertaine mais précieuse de toute nouvelle connaissance et de la première des connaissances, garantie de notre faculté d’adaptation par le son au monde mouvant et instable de la nouveauté d'espaces inquiets et familiers pourtant qui s’ouvrent devant nous comme un angle immense et vivant et nous renvoient par rebond à la connaissance de soi. « L’œil ne se voit pas lui-même : il lui faut son reflet dans quelque autre chose » (W. Shakespeare). [Thomas Brando]

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