Denis Dufour | Notice des œuvres

L'Attente des nuages

2009 | 38’15 | opus 148 | éditeur Opus 53

pour voix et support audio

1. Mille balles roulent dans la vallée [09’10]  ·  2. Érotique de la noyade [21’35]  ·  3. Extinction de l'aube [06’57]

• Dédié à Audrey Pévrier et Jonathan Prager

• Réalisation de la partie électroacoustique sur ordinateur au studio du compositeur à Paris 19e avec la collaboration de Thomas Brando

• Prises de son : Denis Dufour

• Voix enregistrée au studio 116C du GRM : Gilian Petrovski

• Texte de Thomas Brando

• Guitare Denis Dufour, flûte à bec et cloche Quentin Morton et emprunts aux musiques traditionnelles du Bénin, de Corée et du Japon

• Création à Salses, cour de la forteresse, le 19 septembre 2009 lors du cycle Syntax 9.1 “Les Invasions fantômes (Salses en murmures)” pendant les Journées du patrimoine par Audrey Pévrier contralto, et Jonathan Prager sur acousmonium Motus

Mi-cantate, mi-madrigal, la mélopée fantomatique composée par Denis Dufour évoque les orages lointains des guerres du passé dont l'architecture de la forteresse de Salses témoigne des épisodes oubliés. On pense à une sorte de soliloque incandescent qui ne laisse pas de rappeler la Voix humaine de Cocteau, nimbée d'un écho hystérique comme évanoui.

Guerrier ambigu et désœuvré, déambulant entre représentation Nô et traversée du désert, et défendant seule, depuis des siècles on dirait, une île en pleine terre à la frontière des nuages et de l'eau, des plaines et des cimes, une protagoniste chante la beauté stérile de la solitude et la transcendance amère de l'attente : une voix s'avance lentement comme le corps d'un nageur dans un lac de montagne encombré d'algues… Écarté du théâtre des opérations, un reliquat de garnison qui s'enfonce progressivement dans un sentiment d'étrangeté à soi-même, comme déconnecté de toute vie véritable, celle que nous avons l'impression de mener. Un personnage qui incarne cet espoir contaminé par l'illusion que peut-être quelque chose viendra du désert, de la mer ou de la plaine, quelque chose qui justifiera toutes ces années d'immobilité forcée, et comme un soulagement, une promesse de mortification ou d’acmé. Avec des modulations d'émission vocale qui lui font traverser presque toutes les frontières terrestres, elle déroule la piste infinie d'une impatience pétrifiée à mi-chemin entre le manque et l'effroi, confondant volontairement désert et désir.

Nappant ce chant à la fois mystique et rugueux, un univers audionumérique sec et élastique, né d'une ambiance frissonnante et planante aux oscillations mystérieuses mariant nord et sud, orient et occident, disperse ses trompettes discrètes et ses poèmes saturés dans le lieu du concert pour capter au mieux l'écoute, à travers un véritable jeu de spatialisation adapté au site.

Tel un esprit qui plane sur ce lieu déserté, la voix entonne quelques tenues, rires, exclamations et vocalises, ponctuant de manière ambiguë les premiers et troisièmes mouvements, essentiellement composés en studio, et dont le support audionumérique intègre la voix délicatement détimbrée et démultipliée, amplifiée ou noyée, réverbérée ou asséchée du locuteur Gilian Petrovski qui déroule dans une progression subtilement déréglée les trois textes composant ce poème. La tessiture de la voix chantée, aux intonations graves, ajoute au trouble : jeune homme pétrifié par le temps ou déesse de la guerre, d’une guerre oubliée, mythe d’un retour toujours ajourné vers la terre-mère, ou cantinière fantasmée ? La déambulation se fixe un moment sur scène, spectaculaire, solaire et maternelle, fée ou fantôme. C’est elle l’esprit des lieux, c’est elle qui perpétue la vie du lieu. La sentinelle, elle, a viré au squelette, et c’est l’écho un peu irréel de sa voix qui traverse l’ensemble de la pièce, présent par son émotion, évanoui dans l’effacement du passé. Comme la jeune femme d’Hanjo, l’un des Cinq Nô modernes de Mishima, l’attente finit par perdre tout objet, et devenir un processus bouclé sur lui-même et sur une sorte de folie compressée.

[Jérôme Nylon]

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