Denis Dufour | Notice des œuvres

Suite bleue

1983 | 19'20 | opus 27 | acousmatique | support audio | 2 pistes | éditeur Opus 53

• Réalisation sur magnétophones au Studio 116 C du GRM

• Prises de son : Denis Dufour

• Voix : Michel Chion et Denis Dufour

• Création à Berlin, Technische Universität, le 11 février 1984 lors des Inventionen’84 par Denis Dufour sur acousmonium GRM

Cette pièce, composée pendant l'élaboration d'une musique pour le théâtre (1), met en jeu des images acoustiques (ambiances, paysages…) naturelles ou fabriquées, combinées en une structure abstraite à refrain. Ici, les enchaînements ne se justifient pas uniquement par une écriture d'énergies, de rapports tension/détente, mais avant tout par un jeu de plans et d'espaces, par une progression dramatique arbitraire, et par la force de contrastes simples et évidents. Tout ceci pour tenter d'échapper à mon style habituel, à ma manière de faire que je considérais un peu trop subtile, trop française fauve (en regard d'un expressionnisme plus volontiers germanique). Mais le rythme, la facture des sons, le phrasé, les gestes, le corps peuvent se plier mais non se transformer en ce qu'ils ne sont pas, et, malgré mes efforts, ce qu'on peut appeler mon style se retrouve encore là, presque intégralement. Cette suite est donc bien ma deuxième suite, après la Suite en trois mouvements que je composai en 1981.

(1) pour une mise en scène d'une pièce de Hugo Claus : Vrijdag (Vendredi, jour de liberté), 1969.

Denis Dufour a nonchalamment formé cette suite qui jaillit en une seule gerbe (urbaine et mystique) à partir de voix de mixage, d'éclats et de morphologies enchâssées piquées çà et là dans ses soutes, bref, il nous dit avoir simplement illustré l'art d'accommoder les restes, avec une grossièreté revendiquée. Mais peut-on le croire ? N'est-il pas trop fin cuisinier pour avoir oublié de se régaler en premier ?

On retrouve dans cette deuxième œuvre du genre la même énergie symphonique, la même force homogène et imprévisible, le même don pour la mélodie des espaces, bref, les mêmes réussites formelles que dans sa désormais classique Suite en trois mouvements. Mais si la réussite, le brio dont il ne peut, quoi qu'il dise, s'empêcher d'user, atteignent à des effets semblables, les ingrédients du savoir faire n'en demeurent pas moins mystérieux pour le compositeur lui-même. Pour preuve l'illusion qu'il cultive de pouvoir ingénument échapper à son style, à sa manière. Non que la Suite bleue soit le deuxième exemplaire d'une même et unique idée de composition, mais simplement les paramètres qui président inconsciemment à la réalisation sont toujours en œuvre, il n'y a pas attenté, il n'y a pas altérité mais identité de ce côté-là. Les choses ne sont pas confuses, mais confondues, l'œuvre est prise en main mais non maniérée. Impossible pour Dufour de s'aliéner.

On risque, partant de cette constatation admirative d'un style fort, de nuire à l'objet qu'on veut éclairer. Denis Dufour ne se répète-t-il pas tout simplement d'une œuvre à l'autre depuis le début ? L'énergie chez lui n'est-elle pas une raideur, et la cohérence une simple tautologie indéfiniment déclinée ? Que nenni. Il y a derrière chaque concept musical, chaque projet de composition un paradoxe brillamment résolu : toujours nouveau, toujours évident, toujours différent, toujours lui. Et là encore, notre compositeur échappe élégamment au piège du créateur égocentriquement ramassé sur son style, son œuvre, et jaloux de ses petits secrets d'arrière-cuisine, obsédé de ne pas se contredire, angoissé de se répéter. Dieu sait si Dufour, en effet, ne retient rien de ce qu'il sait lors des cours qu'il dispense au conservatoire. Qu'il ne craint pas non plus de se contredire, avec panache. Il n'est pas l'esclave des systèmes, “il s'en fout” : et c'est ce jaillissement des contraires, cet abandon, qui est finalement la marque de sa suprême élégance (elegans, de eligo : je choisis). [Jérôme Nylon]

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