Denis Dufour | Notice des œuvres

Excusez-moi, je meurs

1996 | 06'30 | opus 90 | éditeur Opus 53

pour piano, percussion, violoncelle

• Cycle Le Délicieux danger (1)

• Dédié à Pierre Schaeffer

• Création à Perpignan, auditorium John Cage, le 12 novembre 1996 lors du festival Aujourd’hui Musiques par l’ensemble Arcema (Julien Guénebaut, piano, Jean Geoffroy, percussion, Eduardo Valenzuela, violoncelle) sous la direction de Daniel Tosi

Bout de dialogue trouvé, frappant comme une balle de basket, dans le roman éponyme de Pierre Schaeffer (1985), Excusez-moi, je meurs s’inspire de la veine passéiste et paradoxalement iconoclaste de l’auteur de la Symphonie pour un homme seul. Car c’est bien la fin morendo, molto cantabile d’un homme seul qui s’excuse de gêner encore par sa disparition que Denis Dufour choisi de mettre en scène musicalement, dans une réduction pour un petit ensemble de chambre. Peut-être faut-il voir dans ce terme même de réduction la métaphore d’une réduction plus grave, celle de notre liberté et de notre joie à exister, réduction que nous opérons nous-même parfois bien à notre insu.

Sa foi indéfectible dans Mozart, et sa défiance tout aussi indéfectible pour la chimère qu’il fit naître au Studio d’essai de la Radio dans les années 48 (la musique concrète), inspirent cette fugue acrobatique, mais une acrobatie plutôt digne des folies motocyclopédiques d’Archaos.

Ponctuée de changements de timbres et de registres (qui font une allusion plus que claire au matériaux de la Symphonie, y compris dans les interventions vocales des instrumentistes), de sauts de hauteur et de rythmes, et fondu dans une continuité malgré tout confondante, cette strette innove comme une valse de Ravel, sûre d’elle, et forcenée dans ses hésitations mêmes. On y sent le métier d’un homme jeune encore, et pas fâché de se colleter avec un des exercices désormais les plus dénués de sens des études d’écriture du conservatoire. Ainsi transcendé, défloré et transfiguré, le principe de la fugue acquiert une force singulière, faite de fascination et d’exaspération.

Loin de négliger la mélodie (comment le faire dans cet hommage aux lubies antiques d’un démiurge trop moderne) Denis Dufour la fait valser entre les trois instruments dans un numéro d’équilibre tendu tout webernien, et c’est sans doute le violoncelle qui, par la violence contenue de ses accès plaintifs, entête le plus l’auditeur, d’une chère rengaine que n’aurait renié ni Mozart, ni Schaeffer. Enfin, l’inversion des rôles est bien de nature à brouiller les pistes (le violoncelle percussif, les percussions mélodiques et le piano glissando), et à pimenter un moment d’une intense joie humoristique, pourtant bel et bien dirigée par une rigueur toute architecturale. Comme quoi la réussite d’une nouvelle forme se nourrit bien souvent de la ruine de celles qui l’ont précédée. Excusez-moi, je meurs, c’est aussi peut-être le cri du cœur d’une civilisation, qui comme l’a fait remarquer Paul Valéry, est aussi mortelle.

[Jérôme Nylon]

 

1. Sous forme d’hommage à Pierre Schaeffer, les pièces de ce cycle* – lui-même partie d'un cycle plus important de pièces de musique de chambre intitulé Fantaisies romantiques et baroques – intègrent des citations de ses œuvres musicales ou en donnent des traductions intégrales dans la langue instrumentale.

* Souvenir de Pierre [1978] pour 3 instruments ad lib. | Souvenir de craie [1992] pour flûte, hautbois, clarinette, saxophone, trombone, accordéon, piano à 4 mains | Nuage de Pierre [1996] pour support audio | Excusez-moi, je meurs [1996] pour piano, percussion, violoncelle | Ryoan-Ji (Le jardin de Pierre de Kyoto) [2010] pour support audio | Stèle pour Pierre Schaeffer [2013] pour flûte, clarinette basse, saxophone alto, trompette, violoncelle | Spot [2013] pour piano | Spot 4 [2013] pour piano à 4 mains

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