Denis Dufour | Notice des œuvres

Tandem oblique

1996 | 14'00 | opus 43 | éditeur Opus 53

pour flûte et piano

• Création à Perpignan, auditorium John Cage, le 13 novembre 1996 dans le cadre du festival Aujourd’hui Musiques par Annie Ploquin Rignol, flûte, et François-Michel Rignol, piano

Œuvre emblème et pleine de sens, Tandem oblique revêt des allures sportives au fil d’un parcours où la plasticité des figures et l’acrobatie des lignes ne cessent d’interpeller. Parce qu’il souffle un air de fantaisie sur cette musique de plein air, parce qu’elle jaillit dans la clarté solaire, glisse sur des eaux calmes, dégringole en cascades, tressaute, ruisselle, ricoche et chante à tue-tête.

Pour ce duo qu’il entend mener d’un geste brillant et virtuose, Denis Dufour reprend le matériau de ses Six mélodies, pour soprano et piano, qu’il agence librement au sein d’une forme totalement renouvelée. La trajectoire, conçue d’un seul jet, étonne par son tracé désinvolte et accidenté, et ressort d’une écriture en perpétuel devenir : montages, interpolation d’éléments préexistants dont il va explorer tous les possibles. La démarche est celle de l’acousmate.

L’élan du geste décrit par la flûte en ouverture semble stimuler ses désirs en arabesques éperdues. Denis Dufour pense son écriture en termes de mouvement (projections, étirements, vibrations, sinuosités, jaillissements, convergences, éclatements) et recherche la précision cursive d’un dessin pour conduire les lignes instrumentales et cerner les images. L’absence quasi totale de recours aux modes de jeu altérant le timbre de la flûte (on ne relève que quelques rares Flatterzunge) ne doit pas surprendre chez un compositeur qui aime le son brut (comme on dit de l’art brut). Denis Dufour préfère “friser” le son par des petites notes en grappes qu’il agrège à la ligne de flûte et dont la cinétique produit des résonances nouvelles. Trouvailles qui peuvent donner lieu à des reprises pour en grossir l’effet, frôlant parfois l’anecdotique, où le décor naturel est suggéré par un froissement d’ailes ou le glougloutement d’une source : images poétiques et souriantes comme autant de défis dans son paysage musical.

Influencé par sa pratique de studio, le compositeur soigne l’articulation et le phrasé, règle les allures, modifie fréquemment le tempo pour donner à son matériau souplesse et ductilité. L’esprit contrapuntique qui gouverne les deux parties instrumentales favorise le jeu des lignes fuyantes où rien ne pèse ni ne pose. Prisant fort le contrepoint, Denis Dufour met en œuvre toutes les finesses de la combinatoire pour impulser un mouvement général tout en préservant l’autonomie des timbres, dans une liberté désinvolte et assurée des deux parties. Étroitement liés et unissant leurs efforts pour contrôler la machinerie lorsqu’elle s’emballe, ils peuvent chanter de concert quand il s’agit, par exemple, de fleurir la voix principale du piano (la flûte fait des merveilles) ou de faire avancer le tandem de manière plus synchrone, par imitations canoniques (rappelons que ce tandem est toujours… oblique). L’oreille saisit au passage ces figures de syntaxe, là où le compositeur laisse apparaître son canevas structurel. Nous touchons ici le principe essentiel du processus compositionnel, jouant sur le phénomène d’effacement/résurgence du matériau d’origine, dont Denis Dufour teste le degré d’élasticité et les capacités de métamorphose jusqu’à le noyer dans les arabesques. Ainsi, à la flûte, l’écho de cette “sicilienne” souvent débordée par la prolifération de l’ornement et qui ne dévoilera ses charmes que progressivement, comme si la variation venait avant le thème, ou qu’elle se confondait avec lui dans un étirement télescopique.

Aucune tension ni perturbation ni drame ne trouble le climat hédoniste de cette fantaisie, dont chaque nouveau geste ravive l’intensité de la lumière et la volubilité du trait. Dans ce voyage où le plaisir est la règle, Denis Dufour laisse “respirer le paysage”, conçoit des retours, prévoit des cadences et ménage des espacements, grands aplats sonores où l’oreille se pose entre deux turbulences, laissant la perception se détendre avant de risquer de nouveaux départs. Les retours périodiques d’un refrain un peu pataud (qui laisse une empreinte harmonique toujours plus profonde au piano) semblent bien advenir pour mémoire à chaque détour, signalant d’autres repères dans le labyrinthe. Denis Dufour aime suivre son chemin en spirale, et faire voyager l’oreille entre mémoire et invention, même si l’aventure prend délibérément l’air du large en laissant la forme grande ouverte sur des surgissements inattendus.

[Michèle Tosi]

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