Denis Dufour | Notice des œuvres

Bazar punaise

1996 | 41'26 | opus 88 | acousmatique | support audio | 2 pistes | éditeur Opus 53

• Commande de l’Ina-GRM

• Réalisation sur magnétophones et sur ordinateur au studio du compositeur à Crest

• Prises de son : Denis Dufour

• Récitant : Robert Curtet

• Voix : Matthieu Alloteau (l’enfant), Maria (la soprano de Perpignan), Violette Cornelius, Denis Dufour, Caroline Gautier-Margaritis, Philippe Mion, Jonathan Prager, Franck Yeznikian

• Texte : Thomas Brando

• Création à Paris, auditorium Olivier Messiaen de la Maison de la Radio, le 18 mars 1996 lors du cycle acousmatique de l’Ina-GRM Son-Mu 96 par Denis Dufour sur acousmonium GRM

« Nous n’observons jamais profondément la qualité d’un arbre. Nous ne le touchons jamais pour sentir sa solidité, la rugosité de son écorce, pour écouter le bruit qui lui est propre. Non pas le bruit du vent dans les feuilles, ni la brise du matin qui les fait bruire, mais un son propre, le son du tronc, et le son silencieux des racines. Il faut être extrêmement sensible pour entendre ce son. Ce n’est pas le bruit du monde, du bavardage de la pensée, ni celui des querelles humaines et des guerres, mais le son propre de l’univers. » [Jiddu Krishnamurti, Dernier journal, éd. du Rocher]

L’argument littéraire de cet ouvrage repose sur un prétexte mince : à partir d’une étiquette collée à la va-vite sur une ancienne boîte à thé qui contenait toutes sortes d’épices, de pièces cassées démontées, de boutons, de vis et de coquillages ramassés sur les plages arrières, Thomas Brando a imaginé de fabriquer une boîte de Pandore. De cette boîte de Pandore littéraire faite aussi de boulons, de vices, de couleurs, de souvenirs plus ou moins digérés, de « je cite de mémoire » diffus et de désirs, Denis Dufour a fabriqué une boîte de Pandore sonore, faite à son tour d’une voix bien timbrée (c’est-à-dire un peu folle) énumérant l’énonciation de la nomenclature de son contenu, et cherchant sa contenance dans les échos d’une folie feutrée, corsetée, policée et rendue câline par le frottement de la folie du monde, folie sociale et avalanche de signes plus ou moins discrets qu’a déclenché le chaos du commerce.

Cette accumulation crasse, ce remplissage éhonté, c’est ce qui lui reste de sa culture quand Brando en a tout oublié. Une culture à dix sous, une tartine à plusieurs couches d’un goût douteux, une série de taches dont l’incohérence n’a rien à envier aux bavures policières. Production paradoxale d’un fonctionnement social qui a banni l’imprévu, et le premier des imprévus : la mort. Dans notre monde volontiers réduit aux dimensions d’une vaste braderie (un bazar), ce n’est pas la meilleure affaire (d’ailleurs elle est gratuite). C’est un déchet. Mais comme le dit Jodorowsky : « l’art se nourrit de ce qui est méprisé ».

On pourrait donc dire de cette liste que c’est une épitaphe, une suite de pauvres victimes : un petit portrait de moments morts. Une galerie de portraits et de temps morts pour ainsi dire. De ces temps morts (qui ressemblent à s’y méprendre à des instantanés), Denis Dufour dresse donc des portraits aigres et doux, il leur offre une réverbération, une rémanence inattendue : défaut de repérage exploité comme un procédé, balancement fébrile et dernières volontés d’un doux dingue. C’est la démarche de l’instant-thé, presque scientifique.

À matériau littéraire hétéroclite, locuteur homogène (et vice-versa si vous voyez ce que je veux dire). À l’accumulation des notes, des souvenirs du futur et des visions d’avenir d’hier, grand nettoyage par le vide. « Pourriez-vous m’indiquer le centre vide ? » semble interroger la voix, déflorée par cette longue marche. À quoi Krishnamurti répond en exergue : « c’est ici, c’est vous-même hommes-troncs qui produisez le son propre de l’univers ». Première leçon : l’excès est producteur de vide. Dans ce film de cinéma pour l’oreille (un cinéma d’art et d’excès) Dufour nous projette donc aux quatre coins de l’univers, réduit aux dimensions d’une tête d’épingle, d’une punaise, exactement. Aux quatre coins du vide nous voyageons donc dans le temps, nous visionnons des courts-métrages, nous nous déplaçons et embrassons les paysages dans une grande attente inquiète, qui est celle de l’enfance : « va ranger ta chambre ».

Quadrillé par le marché, notre pauvre homme (ex-enfant comme tout le monde) doit se débrouiller avec ses sphincters : maîtriser l’absorption, gérer l’élimination. Bel esclavage moderne. De cet esclavage, de ces déterminismes en surnombre, l’artiste fait une liberté, et indique, une fois de plus, le chemin (deuxième leçon) : la pléthore des règlements nous rend libres, l’accumulation des dérèglements nous force à l’équilibre. C’est le modeste projet de cette trouvaille, au fond du fond d’une boîte à thé. [Jérôme Nylon, 14 février 1996]

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