Denis Dufour | Notice des œuvres

Bocalises, petite suite

1977 | 19’02 | opus 007 | acousmatique | support audio | 2 pistes | éditeur opus 53

01. Introduction [00’46] · 02. Prélude [01’13] · 03. Hésitation 1 [02’33] · 04. Bris [03’26] · 05. Interlude [00’29] · 06. Fragmentation [03’26] · 07. Coulée [01’14] · 08. Hésitation 2 [02’12] · 09. Interlude [00’47] · 10. Final [02’22]

• Réalisation au studio 116C de l’Ina-GRM à la Maison de Radio France

Prises de son : Denis Dufour

Premier prix au concours international de composition Luigi Russolo à Varese, Italie, en 1979

Création à Pau, grand amphithéâtre de la Faculté des Lettres, le 2 décembre 1977 par François Bayle sur acousmonium GRM

Dans une succession de dix mouvements, cette suite déroule des variations quasi vocales (dont on trouvera plus tard un écho plus clair encore dans les Mélodies acousmatiques) sur un unique matériau obtenu par divers jeux sur des bocaux de verre ; chacune des parties illustre une opération classique du studio, allant du simple mixage de séquences jouées aux superpositions de boucles, des transpositions et des montages à des jeux de fragmentation assez virtuoses. Un prélude et deux interludes ponctuent calmement par des tic-tac lointains les hésitations ou les rythmes clairs, les gestes assurés ou imprévisibles. [Jérôme Nylon]

 

À propos du quatrième mouvement Bris, François Bayle écrit : « une performance d'organisation formelle, cette libre et complexe composition de Denis Dufour à partir d'éclats vitrifiés venus de chocs de bocaux de verre. Les roulades, batteries, scintillements, s'articulent solidement comme les pas d'un gymnaste en figures précises ».

Grand interlude têtu de petit garçon barbouillé de confiture, tension, pirouette, numéro d'équilibriste à plusieurs sur un même fil. C'est le fantasme d'un compositeur à la fois janséniste et jouisseur des sons, fanatique de l'exploration comme savent l'être les enfants, dont les tendances à l'exploration minutieuse d'une obsession feraient blêmir d'envie nos plus grands savants s'ils s'en souvenaient, et se servaient de leur don perdu d'accélérer nos particules.

La pièce s'inaugure d'un glas à la froideur toute soviétique, dont l'itération fait songer à quelque journée modèle des héros de l'industrie : mais une sismique parkinsonienne, un tremblement affolé vient bientôt en contredire la réminiscence nostalgique, et un hymne suranné et gémissant promettre une triste déchéance à la Beauté Mécanique, finissant de la transmuter en un bakchich bien sonnant de devises dévalués : un bruit de machine à sous qui ne laisse pas de faire immédiatement songer à la rengaine concrète de Money, des Pink Floyd…

Puis, des baisers de cristal un peu sanguinolents, des plaintes ensommeillées d'enfants aux cauchemars légers comme des singes, viennent colorer de bisous rapides et de colle de bonbons à moitié mâchés nos oreilles endurcies d'anciens amateurs de goûters froids. Les bris d'une enclume de verre de passage dans un train fantôme (envolée), en route pour le pays des gelées de myrtilles et de lys, un bruit-délice qui se mélange aux rails et à des cheveux cassants de porcelaine : bientôt l'on passe un tunnel effrayant encombré de poupées désintégrées qui ne disent rien. C'est une cloche monacale et solennelle, dont les échos semblent rappeler capricieusement le rire du vent qui nous alerte, et nous glace comme des fantômes de Daum. Money bis, puis boîte à sous aux piécettes de glace.

Des yeux ennuyés, boudeurs, pleins de fantasmes de dimanche après-midi pluvieux et d'évasions toujours remises à plus tard, sales bobines qui se déroulent dans un cycle de nuages secoués d'électricité. Traversée de jardins rayés de frayeur, en nage, chiens qui jappent et milliers de nains qui prennent toutes les formes et se fondent aussitôt en une nuée de puces blondes avides de sucettes. Le petit train du Montenvers à l'envers. Une montre remontée de façon perverse, un tic-tac en ébullition qui s'atténue avant de s'exténuer tout à fait dans des roulements de tonnerres minuscules, craquements sinistres de dents sous le pied d'un mafioso. Hésitations.

Un papillon paraplégique ayant abusé du marteau-piqueur (c'est-à-dire s'étant pris pour un moustique) insiste au tour de nos oreilles pour entrer. Un bilboquet agité de fonte ou pile de roulements à bille entrechoqués force 7 sur l'échelle de Richter. Ronde de mains forcenées au bord d'une clairière rouge : suicide agité. Explosions comme des fermetures éclair qui jettent leurs éclairs. Impacts intergalactiques rythmés de chansons tropicales, de yodles de singes voleurs et d'oiseaux vifs aux charmes évanouis.

A travers une suite de métamorphoses, de fusions et de concrétions furieuses, figures autoritaires et jouissives du son se succèdent, et Denis Dufour nous convie à une révélation : celle du matériau mis à la question, poussé hors de ses habituels retranchements, acculé à la défaite ou au triomphe. Et ça marche : le matériau se rend par le fer, le verre se fend et se brise en une symphonie digne des balais multipliés de Fantasia. Il rend l'âme et c'est cette âme qu'asservit temporairement le sorcier-acousmate. Mais la pétrissure de l'anecdote, tordue, méconnaissable et transcendée, ne cède en rien à l'organisation déliée et gymnique de l'écriture, aux allures de terrible sonate : labyrinthe de formes cristallisées roides et sensibles, jonglées, émouvantes. 

Les bris, les fêlures, on les sent comme des coups assenés à la raison pourtant, comme des exagérations d'une expérience enfantine : « Poil de carotte jouait à rien sous la table », disait Jules Renard. Denis Dufour joue le tout pour le tout, un peu fou, mine de rien, et nous donne à goûter une désintégration furieusement ordonnée qui réclame à nos sens le don de leur propre immolation. [Thomas Brando, 1992]

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