Denis Dufour | Notice des œuvres

Collection de timbres

1992 | 25’00 | opus 71 | éditeur Opus 53

pour orgue et support audio

1. Balcon [3'30]  ·  2. Émirat [2'45]  ·  3. Esquive [1’10]  ·  4. Empreinte [1'55]  ·  5. Faux mouvement [0'45]  ·  6. Oreille [3'10]  ·  7. Tour du monde [1'30]  ·  8. Privation [1'00]  ·  9. Feinte [1'45]  ·  10. Tour de rein [2'10]  ·  11. Dieu assis [2'55]  ·  12. Chèvre [0’45]  ·  13. Capsule [1'30] 

• Dédié à Ivo Malec

Commande de l'Ina-GRM

• Réalisation de la partie électroacoustique sur magnétophones au studio du compositeur à Crest

• Textes de Thomas Brando

• Prises de son : Denis Dufour

• Création à Paris, auditorium 104 de la Maison de Radio France, le 16 mars 1992 lors du cycle acousmatique de l’Ina-GRM Son-Mu 92 par Michel Fischer, orgue, et Denis Dufour sur acousmonium GRM

“Collection de timbres”. On pourrait ajouter : “du monde entier”, si l'on entend par là une collection, une réunion, une suite d'images provenant des quatre coins de la perception terrestre. Réunion, oui, mais réunion de famille. Famille, oui, mais famille de fantômes. Ces fantômes, ce sont les ombres des enfants qui ont peuplé la terre depuis l'aube, et qui ont informé le monde, l'univers et les objets de traces et de résonances particulières ​​: celles de leurs espoirs absolus, de leur stakhanovisme du jeu, celles de leurs pieds nus chantant avec enthousiasme dans le ciel des airs de voyages indécents, des mélodies de continents perdus. C'est leur voracité à connaître et à jouir de tout, qui inspire ces treize mouvements, treize continents, treize rêves, trêves ou mi-temps, articulations d'un match de football célébré dans la cathédrale des désirs. C'est l'année des treize lunes, l'âge du tout pour le tout : semaine des huit mercredis, année à treize mois c'est selon. Le collectionneur n'est-il pas cet enfant né sous le signe du manque, et pour qui tout, ce ne sera jamais assez ?

Donc, des fantômes. Mais des fantômes de couleurs : des spectres. De là à voir dans l'œuvre un clin d'œil à l'intégrisme factice (un de plus...) de la manière spectrale, il n'y a qu'un pas, qu'une trace que Denis Dufour s'empresse d'effacer avec ironie, refusant de choisir entre intégrisme et désintégration. [Jérôme Nylon]

 

Denis Dufour aime jouer, sur les mots avec les notes et Collection de timbres exploitera, bien sûr, les nombreuses possibilités qu'offrent les jeux contrastés de l'orgue. Mais collectionner n'est pas cataloguer ! L'art de cette pièce est dans l'exposition fugace et discrète de ces richesses timbriques à l'occasion d'un titre coloré, avec “brillance et générosité” pour Emirat, “force et effort’ pour Tour de rein… La musique est d'autant plus perméable au mot que les sous-titres, choisis avec la complicité de Thomas Brando, fixent la structure initiale de la pièce. Treize petites fées, toutes de caractères, présidèrent à la naissance de Collection de timbres. Opulente, malicieuse ou primesautière, chacune doue son mouvement d'un tempérament original. Mais ici, nulle Carabosse. Denis Dufour rend hommage à Ivo Malec d'une naissance heureuse et se souvient que treize ans plus tôt, il suivait sa classe. Un hommage tendre et affectueux (Empreinte cite une des signatures de Malec, l'homorythmie entre deux notes de registres extrêmes), espiègle et coquin pour le Maître (!), Dieu assis sur un fond organique (citations de Dodecameron, Arco 11 et Sigma).

La bande, qui intervient sporadiquement tout le long de la partition, joue plus souvent que l'orgue sur la sensibilité de l'auditeur. Elle s'achève à chaque mouvement sur un univers sonore familier, comme un timbre affectif, un écho figuratif de la coloration du mouvement. C'est le parti pris de Denis Dufour, que de découper un élément sonore de la réalité pour le déplacer et l'abstraire, en une poétique de l'écart. On peut buter sur la matérialité de cette référence si présente, mais on peut aussi regarder cette chose inquiétante, à la limite de l'incompréhension, sous un nouvel angle musical et construit.

Voici comment tout commence, car la première minute de musique n'est pas seulement le début, mais aussi la genèse de l'ensemble du matériau de la pièce. Une porte ouvre le premier mouvement, l'orateur pénètre sur le Balcon, la bande grince et l'orgue joue la transcription stylisée de ce même grincement. Enfin l'orateur prend la parole, mais son discours se transformera vite en spectacle, musical comme visuel, et Tour de rein métamorphosera l’organiste en pantin désarticulé, la main gauche déportée à l'extrême droite du clavier supérieur, tandis que les pieds se repousseront comme deux aimants contraires et que l'avant-bras s'abîme en clusters. [Marc Jaffeux]

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