Denis Dufour | Notice des œuvres

Dix portraits

1984 | 38'20 | opus 031-b | acousmatique | support audio | 2 pistes | éditeur Opus 53

01. Jean-Luc Saulnier [03’30] · 02. Patrice Motte [03’11] · 03. Thomas Brando [04’32] · 04. Alain Duband [03’28] · 05. Philippe Kapp [03’40] · 06. Philippe Mion [03’46] · 07. Jean-Christophe Thomas [03’23] · 08. Didier Peigné [03’35] · 09. André Yagan [04’13] · 10. Alain Gonnard [03’49]

• Commande du Ministère de la Culture et de la Communication et de l'Ina-GRM

• Réalisation sur magnétophones aux studios 116 C et 116 A de l'Ina-GRM

• Prises de son sur synthétiseurs : Denis Dufour

• Création de la version mixte (opus 031-a) pour 3 synthétiseurs et support audio à Paris, auditorium 104 de la Maison de Radio France, le 30 avril 1984 lors du Cycle acousmatique de l'Ina-GRM par le Trio TM+ constitué de Laurent Cuniot, Denis Dufour et Yann Geslin, synthétiseurs, Philippe Mion sur acousmonium GRM

Cette composition, partie électroacoustique de l’œuvre mixte originale, renoue avec la tradition française du portrait pour laquelle Denis Dufour a choisi dix personnes parmi ses plus proches amis. Il a alors illustré musicalement, sur bande magnétique, certains traits de caractère tels qu’il les avait perçus. Une quarantaine de séquences-jeu électroniques de trois à quatre minutes, jouées sur divers synthétiseurs analogiques ou numériques, ont été enregistrées. Toutes ces séquences sont bâties mélodiquement sur la base d'une même série dodécaphonique, non que l'intention ait été de composer une œuvre sérielle, mais plutôt parce qu'il semblait intéressant de confronter ce mode d’écriture, rigoureux et austère, aux fantaisies des timbres harmoniques, mobiles et fugaces des sons électroniques créés spécialement pour cette œuvre. Il découle de ce choix une unité mélodique et harmonique due au traitement simple de cette série de notes, conservant la liberté du déroulement rythmique adapté aux caractéristiques de chaque mode de jeu. Enfin, regroupées trois par trois (parfois quatre) suivant les traits de caractère définis pour chaque personnage, ces séquences ont été superposées par simple mixage. Dans cette œuvre, ni transformation, ni montage, ni sons d’origine acoustique…

1. Jean-Luc Saulnier

Une musicalité d'apparence assurée, et pourtant glissante, fuyante. De la gaieté parfois arrêtée, de l'enthousiasme souvent retenu.

2. Patrice Motte

De la sagesse dans ces sonorités, malgré un peu de crispation, se mêlant aux bruissements d'un été chaud de Provence, comme parcouru à moto…

3. Thomas Brando

Ce savant contrepoint à trois voix, où l'on entend le mieux se dérouler la série de base, amène l'écoute vers une perception claire, une simplicité sonore pourtant empreinte de tristesse. Ces séquences déjà très épurées sont encore marquées dans leur déroulement par quelques aspérités, quelques nœuds qui transmutent la sérénité en plainte.

4. Alain Duband

Un ton plaintif, mais bon enfant, qui se laisse aller parfois à des moments d'insouciance joyeuse, qui s'échappe dans des guirlandes et des serpentins de sons aigres-doux, sifflant dans un mirliton facétieux avant de retomber en de mornes couleurs.

5. Philippe Kapp

De l'inertie et de la lenteur s'élancent des bulles de fantaisie qui éclatent sur les parois de longues mélodies rêveuses.

6. Philippe Mion

Ici, les opposés se côtoient : un roulis grave entêtant et tendre se laisse caresser par une mélodie aiguë tendue et fébrile, qui ne se donne jamais totalement. De drôles d'oiseaux de plaisirs voltigent au-dessus de ce lit sonore…

7. Jean-Christophe Thomas

De l'assurance un peu, et beaucoup d'imprévisible constitué des sons classiques qu'offrent les synthétiseurs (ces sons qui imitent les instruments traditionnels). Des réminiscences aussi de la musicalité pointilliste d'une certaine musique sérielle. En bref, le paradoxe du classique et du moderne là où on ne l'attend pas.

8. Didier Peigné

Un mouvement systématique et répétitif, comme une musique disco, mais tout de même un peu perturbée (accelerandi et rallentandi) dans sa progression inexorable. Une insouciance pas toujours tranquille.

9. André Yagan

Où la folie fantasque, l'agitation fébrile, les crépitements rageurs côtoient la dévotion religieuse et sonnent le glas d'un parcours aux aspirations contradictoires.

10. Alain Gonnard

Beaucoup d'exubérance dans ces profils sonores énergiques. Les sons se donnent en spectacle, font des tours de manège dans des voitures de rêve et dansent à perdre haleine avant de retourner à leur point de départ… [Jérôme Nylon]

*****

Pas plus que chez Couperin, les Dix portraits de Denis Dufour n'ont la prétention d'être vrais. Suggestion plus que peinture. Le projet rappelle celui de Berio avec ses Duetti pour deux violons. Dufour tente l'aventure avec la bande magnétique modelant le vocabulaire acousmatique selon les exigences expressives de ce dramma giocoso joué en quelques minutes pour faire, comme Mozart tout au long de son œuvre, « du théâtre avant toute chose mais résorbé en pure musique ».

Les portraits ne sont pas faits sur mesure. Denis Dufour sélectionne pour chacun d'eux trois séquences (parmi plus d’une trentaine préexistantes, toutes jouées au synthétiseur) dont le montage/mixage en studio donne corps au projet ; sans retouche ni cerne noir. Dufour renonce aux clins d'œil anecdotiques en se limitant à l'abstraction froide du DX7 et au choix d'une série de douze sons sur laquelle il lance toutes ses séquences. Cette référence inattendue à la “musique de tableau noir” dont le langage de Dufour ne gardera d'ailleurs aucune rigueur, reste, pour lui, un garant d'unité voire un fil conducteur pour l'agencement des figures les plus mélodiques.

Les Dix portraits sont une exploration obstinée du synthétiseur à une époque où ce nouvel instrument, confié à des mains expertes, n'en finit pas d'épuiser son potentiel sonore et de solliciter l'oreille chercheuse. Celle de Dufour est à l'affût et capte le son à sa source, sans jamais en pervertir le grain. Démarche schaefferienne sans aucun doute qui laisse le son être ce qu'il est, même si Dufour n'écarte pas les techniques de transformation conçues, chez lui, davantage comme valeur d'ornement du matériau. L'homme de studio préfère, de toute évidence l'exercice virtuose du montage qui juxtapose, emboîte, superpose, entrelace les séquences telles ces fricassées du Moyen-âge dont le style fleuri n'exige pas moins une stricte mise au point sonore. Denis Dufour aime peupler son paysage acousmatique d'un foisonnement d'images vibrantes et bigarrées. Attentif à ce qui advient plus que guidé par un projet précis, il ne craint pas la confrontation de matériaux antithétiques pour jouer de leur disparité dans un art de la texture que Jean-Christophe Thomas définit par sa formule du « pourquoi pas ? ». Attitude volontaire, provocatrice pour l'oreille, qui engendre les pulsions dynamiques, l'interaction des masses et le ressort du mouvement exercé dans ses Dix portraits.

La succession des quatre mouvements d'une sonate dans laquelle s'inscrit la version pour bande et synthétiseur live, qui ne figure pas dans cet enregistrement, ordonne les dix portraits selon les affinités agogiques qu'ils entretiennent avec leur modèle : 1/ Largo - Allegro moderato (Jean-Luc Saulnier, Patrice Motte, Thomas Brando), 2/ Adagio (Alain Duband, Philippe Kapp, Philippe Mion), 3/ Scherzo (Jean-Christophe Thomas, Didier Peigné), 4/ Presto (André Yagan, Alain Gonnard).

L'écoute suivie des Dix portraits laisse apparaître l'articulation cinétique de ces brèves séquences dont le choix de la trajectoire implique nécessairement une retombée psychologique : ou l'art de camper des caractères…

1. Jaillissement. Sur un support très stable et une allure constante, les frémissements épidermiques de la matière et ses variations de surface n'atteignent pas les remous de la conscience. Ouverture sage pour un portrait sans histoire. Jean-Luc Saulnier

2. Ivresse. Un vrombissement rassurant doublé d'une fondamentale grave, comme dans certaines mixtures d'orgue, impose sa ligne conductrice un peu lancinante. Elle est troublée par des sursauts d'échappement libre qui salissent le contexte. Après une brève accalmie dans les nuages, la reprise des vibrations grasses confirme l'obstination et la carrure du personnage. Patrice Motte

3. Bourdonnement. Un entrelacs de lignes contrapuntiques nargue nos oreilles avec l'insistance chatouilleuse et agaçante de l'insecte en chasse. Sur un large registre contrôlé par les hauteurs perceptibles de la série, Denis Dufour exerce cette tension élastique qui affûte le timbre, propulse les sonorités vers les aigus les plus verts, avec l'assurance un peu butée d'une jeunesse au sourire moqueur. Thomas Brando

4. Rebondissement. Geste ludique, un rien coquin, dont le rebond moelleux accuse les effets de la pesanteur. Ce quatrième portrait, plutôt humoristique, privilégie la rondeur réverbérante et la caresse féline du matériau. Portrait bon enfant, rieur, ubuesque. Alain Duband

5. Immobilisme. L'absence de cohésion entre trois zones sonores incompatibles que tout oppose – nature du matériau, site acoustique, allure – maintient l'ordre des choses sans évolution et impose l'inertie. Philippe Kapp

6. Balancement. L'hétérogénéité du matériau s'accommode mieux ici des disparités grâce au mouvement régulier des graves, laissant aux sonorités fêlées de la mélodie des allures de libre improvisation. La frise ornementale qui anime le paysage apporte sa touche de séduction à un portrait qui n'en conserve pas moins une lenteur certaine. Philippe Mion

7. Constellation. Denis Dufour assied ses fondamentales sur les résonances grasses d'une guitare plutôt éclectique d'où s'échappent de fins éclats de matière relevant de l'abstraction sérielle. L'élimination progressive de la réverb' tapageuse laisse s'achever la séquence sur les agencements arachnéens du paysage sériel en phase avec la sphère intellectuelle du personnage. Jean-Christophe Thomas

8. Obstination. Le huitième portrait concentre l'audition sur le pouvoir hypnotique d'un perpetuum robotisé qui monopolise l'écoute. L'oreille est absorbée par les subtilités polyrythmiques de cette trame hérissée qui la frustre d'un environnement plus chatoyant et ne fait qu'accuser le pouvoir magnétique de cette froide mécanique. Didier Peigné

9. Affrontement. Denis Dufour pousse jusqu'à l'exaspération l'opposition de deux univers antagonistes dont la surimpression acoustique malmène l'oreille jusqu'au malaise. Sur fond de cérémonial religieux, rythmé par le choc lourd des cloches monacales, s'agrège l'ombre d'un geste tortionnaire qui triture, parasite, écorche le matériau jusqu'à l'enlisement final dans le grave. Univers conflictuel, tourmenté voire schizophrénique pour cet avant-dernier portrait qui amène la tension dramatique à son comble avant le happy-end. André Yagan

10. Exploration. Dans ses allures de final éclaboussant, le dixième portrait ouvre l'espace dans des perspectives réverbérantes de voyage accompagné de vrombissements familiers, de déflagrations joyeuses et de mugissements avides. Cette exploration passionnée est conduite de main de maître avec l'ivresse et la désinvolture de Superman. Alain Gonnard [Michèle Tosi]

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