Denis Dufour | Notice des œuvres

Douze mélodies acousmatiques

1988 | 25'41 | opus 050 | acousmatique | support audio | 2 pistes | éditeur Opus 53

01. Des mains insomniaques conduiront le coupé rouge [03’36] · 02. Courant dans l’air noir [02’47] · 03. La Lune agrippée dans les platanes [02’22] · 04. Sur un lit d’orchidées sauvages [01’34] · 05. Des sifflets malicieux ou tyranniques [01’40] · 06. Les Génies et les singes [01’00] · 07. Les Lys voluptueux de la route [02’54] · 08. Des gifles de tilleul et des claques de pin [00’53] · 09. Ton corps est une surprise [01’57] · 10. Entre les troncs impassibles aux grands bras balancés de vent qui songent [02’40] · 11. Croquant dans une cerise [01’43] · 12. Le Frais refrain de ta bouche [01’50]

• Commande de l'Ina-GRM

• Dédié à Michel Chion

• Réalisation sur magnétophones au studio du compositeur à Crest avec la collaboration de Thomas Brando

• Prises de son : Denis Dufour

• Voix [mouvements 9 et 12] : Caroline Gardet

• Création à Paris, auditorium 104 de la Maison de Radio France, le 20 juin 1988 lors du Cycle Acousmatique de l’Ina-GRM par Philippe Mion sur acousmonium GRM

Cette collection d'instants acousmatiques représente pour Denis Dufour une sorte de méditation, opérée sur l'ensemble de son œuvre, qui a pour objet la recherche et l'identification de parcours caractéristiques et de profils expressifs aisément reconnaissables, et dont la netteté les rapprocherait de l'art de la mélodie. Une démarche qui tient à la fois du prélèvement entomologique et de la mise en scène joueuse des figures. Ni texte, ni support dramatique, douze courtes formes, mélodies sans paroles (quelques mots seulement) empruntées pour certaines à d'autres de ses musiques (Suite en trois mouvementsLe Lis vertDix portraits) et qu'il a voulu souligner, harmoniser, orchestrer, amplifier. Donc, voici des mélodies de hauteurs, des mélodies de timbre, mais aussi de sens, d'espaces, d'objets…, des mélodies acousmatiques parce que le compositeur a voulu illustrer la possibilité d'inventer dans cet art spécifique une forme/mélodie qui soit à la mélodie instrumentale ce que l'art photographique est à la peinture.

1. Des mains insomniaques conduiront le coupé rouge (1)

Premier mouvement en forme de décor champêtre, chargé de souvenirs réels ou inventés, où tout est grossi. Cette fiction sonore raconte une campagne dans la tiédeur moite d'un après-midi d'été. La leçon de piano au loin, le lourd envol des oiseaux, l'eau d'une source, les bruits d'activités humaines lentes (et inconnues), l'arrivée d'un véhicule dans la chaleur étouffante… Mélodie d'évocations.

2. Courant dans l'air noir

Mélodie tirée du troisième mouvement des Dix portraits adaptée et réorchestrée en mi-teintes : chuchotements, frottements et soupirs donnent à l'ensemble une atmosphère d'étrangeté et de légèreté bien différente de l'orchestration proposée dans la dixième mélodie.

3. La lune agrippée dans les platanes

Mélodie de quelques mots, comme le jeu d'une lettre anonyme faite de caractères découpés dans les journaux. C'était en 1988, pendant les élections présidentielles, et on entend des voix d'hommes politiques mais aussi des mots recueillis dans des prises conservées au hasard : Romain (fils du cinéaste Marcel Camus), Dominique Dupuy (chorégraphe), Caroline, Thomas Brando (littérateur)… On y entend « dimanche… nous avons… mangé… la volonté de… solidifier… les anges… » ou encore « dimanche… nous avons… joué avec… les nuages… ».

4. Sur un lit d'orchidées sauvages

Ici, on retrouve la mélodie-refrain du premier mouvement de la Suite en trois mouvements, fine, aiguë, soutenue entre autres par quelques éclats sonores de La Galerie qui lui apporte épaisseur et ampleur.

5. Des sifflets malicieux ou tyranniques

Là, sur fond de murmures et de percussions qui font penser à quelque musique d'une civilisation perdue, une voix éraillée, celle de l'auteur, fait entendre une mélopée, un solo d'aphone virtuose. Folklore imaginaire qui, à l'instar de celui des Inuits ou des Pygmées, joue sur des capacités vocales inhabituelles.

6. Les génies et les singes

Ce mouvement propose un contrepoint improbable fait de bribes de la Septième symphonie de Beethoven (prélevées sur un 78 tours) et de fragments du septième des Dix portraits, contrepoint déjà élaboré dans une musique de scène pour le chorégraphe Michel Hallet Eghayan, Exactement le contraire.

7. Les lys voluptueux de la route

Où l'on retrouve l'univers du premier mouvement, plus accentué, comme dans un rêve, et sur lequel se déroule une mélodie tout droit venue du Lis vert. Dans cette œuvre, nombre de séquences ont été enregistrées jouant délibérément du principe tonal traditionnel. Bien que les sons ne laissent pas apparaître de caractère mélodique évident, l'œuvre est construite sur un canevas très classique avec des formes en canon, un rondo, une danse à 6/8… Ainsi le refrain du deuxième mouvement (rondo) a été décrypté, mélodie et rythme, puis joué en surimpression à la mandoline afin de souligner les principes de hauteur, durée, intensité qui ont présidé au travail de la bande du Lis vert.

8. Des gifles de tilleuls et des claques de pin

Ce mouvement figure comme une table des matières de bon nombre d'œuvres acousmatiques composées jusque-là pour la scène. On y retrouve des éléments d'œuvres écrites pour le ballet : Objet-danse (1977) et Le Cercle dans tous ses états (1979) pour Dominique Dupuy, Exactement le contraire (1986) pour Michel Hallet Eghayan. Pour le théâtre et le spectacle : Vendredi jour de liberté (1983) de Hugo Claus, L'Apocalypse d'Angers (1980). Pour la radio : Entre dames (1982)… Mais c'est aussi, comme le troisième mouvement auquel il fait écho, une mélodie de morphologies sonores articulées avec vivacité et énergie.

9. Ton corps est une surprise

Retrouvons maintenant, avec la voix d'une enfant (Caroline Gardet), le jeu sur les mots. Jeu sur le sens et sur la transformation – transformation non par les machines du studio mais par la capacité/incapacité de comprendre. Est ainsi symbolisée la difficulté qu'il y a à accepter un univers sonore (et tout ce qu'il évoque) sans le connaître (sans voir la cause qui le produit) ou à connaître sans reconnaître tel ou tel son. Et qu'avec un peu de liberté, d'imagination et de patience, avec l'émerveillement et la curiosité de l'enfance, la tranquillité retrouvée de l'âge mûr, tout s'éclaire : « on voit rien » finit par dire l'enfant ! On y entend aussi des échos de Bocalises, de la Suite en trois mouvements, de la Messe à l'usage des vieillards.

10. Entre les troncs impassibles aux grands bras balancés de vent qui songent

On revient ici à la mélodie lente et triste du deuxième mouvement dans un contrepoint à trois voix, rigoureux et très instrumental dans son principe : mélodie jouée au synthétiseur à laquelle se superposent une mélopée jouée à l'alto et une séquence faite d'entrechocs et de crissements de marbre. L'atmosphère y est plus douloureuse, plus dramatique.

11. Mordant dans une cerise

Une mélodie plus franche, mais peut-être la moins mélodique de toutes ! et aussi la plus bruiteuse, qui permet à la perception de se détendre dans ces aplats sonores sous lesquels se glisse une inexorable marche d'harmonie, faite de fragments de musique rock.

12. Le frais refrain de ta bouche

Un dernier mouvement volubile comme un final brillant, en forme d'ode aux micros et à l'œuvre de support libératrice de l'imagination : sa liberté lui donne des ailes, elle permet toutes les fantaisies. Sous le chant, un montage serré réalisé par Thomas Brando… [Jérôme Nylon]

(1) Les titres des mouvements sont tirés du poème Rendez-vous de Thomas Brando

*****

C'est en réponse aux Dix études de musique concrète de Michel Chion que Denis Dufour compose les Douze mélodies acousmatiques : titre qui entend souligner le passage entre le faire (le modelage du matériau concret) et l'entendre (l'écoute acousmatique impliquant la représentation d'images auditives et mentales privées de leurs sources). Le concept de mélodie est ici élargi à la dimension du champ perceptif proposé par le vocabulaire acousmatique. Défilé d'images, collage d'objets sonores, souffle fantomatique tour à tour mis en scène, mis en espace, manipulés par le « sorcier acousmate » dont les interventions rapides laissent tout juste le temps à l'oreille d'accommoder sa perception.

Dans leur succession kaléidoscopique, les Douze mélodies acousmatiques offrent à leur tour des notes pour un portrait. Image après image, c'est l'univers sonore de Dufour qu'elles recomposent, avec ses couleurs, ses coins d'ombre, ses humeurs, laissant courir de l'une à l'autre la fibre sensible qui les relie en une constellation.

Entrée en matière poétique. Sous l'effet du mirage acousmatique, l'oreille, envahie de connotations familières, voyage dans un jardin idyllique où l'on se délecte presque physiquement de ce flux vibratoire provoqué par le déferlement sonore : échos de nature, sifflement, choc métallique, pluie torrentielle, saisis hors contexte, dont les images défilent, s'entrelacent dans la ronde souriante de leurs refrains.

A la rumeur des extérieurs, Dufour oppose, comme le négatif de la pellicule, des zones d'ombre où le son n'est qu'effleurement, profondeurs nues. La mélodie est à fleur de souffle avec ses susurrements, son haleine caressante, ses ébrouements douloureux, ses plaintes sensuelles.

Pirouette-acrobate. On peut rêver et s'amuser avec les artifices du micro-montage où l'insolite bouscule le poétique. Un mot volé à une propagande politique intercepte des bribes de voix consolatrice dans l'entrechoc éruptif des corps sonores disloqués. Avec humour et désinvolture, Denis Dufour modèle l'articulation de son discours, ajoure et ménage de sensibles rubatos. Ailleurs, des voix perverties par la machine célèbrent un rituel lointain, sorte de transe acousmatique où les chœurs en hétérophonie improvisent avec une virtuosité colorature. Malicieux ou tyrannique ?

Par réflexe contrapuntique, Denis Dufour s'exerce bien souvent à contredire le sujet mélodique pour jouir de la dissonance expressive entre le fond et la figure, entre la ligne et son contre-chant. Dans la rugosité hostile du décor, une frêle mélodie de luth est happée par l'échantillonneur au pouvoir de Gorgone qui fige le son dans son grain de pierre : la mélodie et son double acousmatique.

Provocateur et perturbateur, Dufour sait aussi désarmer l'opposant avec cette manière détournée et souriante de dire « des choses graves ». La mélodie sort de la bouche des enfants, celle de la petite fille dans la neuvième mélodie. Figure allégorique, elle révèle, sous son frais babil, les secrets de la quête acousmatique : « J'arrive pas mais ça va venir ». Refrain d'innocence sur fond militant dont les interventions musclées surprennent dès le lever de rideau. 

Récitatif et air. Cette épopée, dont la petite fille vocalise à tue-tête la gloire des héros, s'achève sur le tendre écho de l'hymne acousmatique.

Ces douze instantanés sonores sont conçus à partir d'un matériau préexistant ; flash-back opéré par Denis Dufour sur l'ensemble de sa création de studio car l'œuvre, telle qu'il la définit, n'est jamais un produit fini mais contient en elle-même les éléments d'une recherche à poursuivre ultérieurement. Dufour trouve là l'impulsion vitale à sa composition dont le catalogue compte 50 opus lorsqu'il compose ses Douze mélodies acousmatiques. [Michèle Tosi]

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