
Denis Dufour | Notice des œuvres
La Tour des murmures
2003 | 63'00 | opus 128 | acousmatique | support audio | 16 pistes | éditions Opus 53
• Commande de la Ville de Crest pour la mise en espace sonore de la Tour
• Réalisation sur ordinateur au studio du compositeur à Paris 10e
• Prises de son : Denis Dufour, Thomas Brando, Agnès Poisson
• Voix : Thomas Brando, Luc La Fay, Carole Bronner
• Textes sélectionnés et adaptés par Thomas Brando à partir des sources suivantes : Les Murmures de la tour de Luc Bucherie et Pascal Ciret (Créaphis 1999), les dossiers de correspondance échangée avec leurs proches par trois insurgés faits prisonniers en décembre 1851 (Jean-Pierre Achard, Jacques Pinet et Pierre Gille) et réunis par Robert Serre pour la Revue Drômoise en 1994, divers procès verbaux et extraits de registres ou d’arrêtés préfectoraux datés des années 1851 et suivantes, aimablement transmis par la Régie municipale de la Tour de Crest
• Création à Crest dans la Tour le 16 avril 2003 lors du concert d’inauguration de la nouvelle muséographie du donjon par Denis Dufour
Cette composition prend appui sur un événement marquant de l’histoire de la Tour, resté gravé dans la mémoire collective des habitants de Crest et sa région : l’insurrection des habitants de Grâne, Chabrillan, Dieulefit, Saoû… venus défier la garnison de Crest pour protester contre le coup d’état de Napoléon III en décembre 1851. C’est de cette marque historique que semble le plus se souvenir le bâtiment, et c’est l’événement qui a permis aux historiens de réunir le plus de textes et de témoignages.
Ici sont principalement utilisés des enregistrements de textes – sur un mode chuchoté parfois à peine audible – qui évoquent les voix étouffées des prisonniers de la Tour de 1851. De ces voix démultipliées, filtrées, distendues ou contractées, se dégage une sorte de polyphonie murmurée, un bruissement qui passe du bruit du vent à la rumeur, et de la rumeur au grondement, puis s’évanouit avant de renaître dans un nouveau frémissement… Afin de créer – dans le parcours de visite – une sorte de continuité et de proximité musicale, sont repris ici des matériaux développés par Agnès Poisson pour l’environnement sonore de la montée des escaliers de la Tour. Cette douceur, ce chuchotement des matières où se mêlent des cris d’oiseaux, des pépiements de cour de ferme et des tintements d’horloges de campagne évoquent l’atmosphère d’affection et de tendresse – ponctuée de soucis domestiques qui nous paraissent souvent cocasses – qui transparaît clairement dans les correspondances échangées entre les détenus et leurs familles. Ce bonheur d’être ensemble, éclairé brutalement par la séparation, est touchant dans son expression simple et tangible, et dans le contraste qu’il fait avec la violence des événements qui ont conduit ces hommes en prison.
Ces trames relativement distendues sont ponctuées de sortes de sonals créés à partir de courts extraits de musique de chambre, d’accords de clavecin, de bouffées de marches militaires ou de sonneries de clairon, comme pour souligner le paradoxe d’une époque où même les paysans s’efforçaient de parler à l’imparfait du subjonctif tout en s’affrontant à l’autorité dans une grande brutalité.
Par ailleurs, ces sources sont mixées et entremêlées de sons évoquant la guerre d’aujourd’hui, ainsi que différents jingles et gimmicks de jeux vidéo de combat, comme pour dire que les guerres (et la plus fondamentale d’entre elles, la guerre civile) sont des jeux auxquels s’adonnent les hommes depuis l’aube des temps, mais des jeux dangereux, des jeux cruels où l’on risque de manière irréversible de laisser son corps et sa vie. Il semble utile de le rappeler en ces temps de guerre technologique comprise dans une sorte de jeu d’échec mondialisé, et qui paraît toujours si propre vue de loin, à travers nos écrans de télévision. Or à l’époque, la télévision n’existait pas. Les habitants n’avaient donc d’autre choix que d’ignorer, ou de subir de plein fouet les événements dans lesquels la petite histoire (ou la grande) les précipitait.
L’objectif de ce travail est avant tout celui d’éveiller la curiosité, de provoquer une sorte de rêve éveillé dirigé. L’idée de murmure participe bien d’une ambiance de calme et de recueillement, parsemée d’images flashes parfois plus pointues. Comme dans un rêve, dont on ne se réveille tout à fait qu’en faisant quelques pas dehors… De ces murmures gravés, la musique se propose de les faire à nouveau bruire et résonner entre ces murs imposants et silencieux comme si l’on avait, plus que la faculté de communiquer avec les morts, le don de voir et d’entendre les êtres et les événements du passé, et de s’y plonger avec la même émotion que s’il s’agissait du monde vivant qui nous entoure. Des murmures gravés mais fragiles dans notre mémoire sonore, comme les graffiti que l’érosion et les siècles finiront par effacer de notre mémoire visuelle… [Jérôme Nylon]
