Denis Dufour | Notice des œuvres

Le Mystère des tornades

1999 | 25'30 | opus 95 | éditeur Opus 53

pour hautbois, harpe, alto, violoncelle et support audio

1. Force 0, calme [0006]  ·  2. Très légère brise (de 1 à 3 nœuds) [01’00]  ·  3. Force 1 [0012]  ·  4. Légère brise (de 4 à 6 nœuds) [01’00]  ·  5. Force 2 [0018]  ·  6. Petite brise (de 7 à 10 nœuds) [01’05]  ·  7. Force 3 [0024]  ·  8. Jolie brise (de 11 à 16 nœuds) [01’00]  ·  9. Force 4 [0030]  ·  10. Bonne brise (de 17 à 21 nœuds) [01’05]  ·  11. Force 5 [00’36]  ·  12. Vent frais (de 22 à 27 nœuds) [01’10]  ·  13. Force 6 [0042]  ·  14. Grand frais (de 28 à 33 nœuds) [01’10]  ·  15. Force 7 [0048]  ·  16. Coup de vent (de 34 à 40 nœuds) [00’55 | 17. Force 8 [0054]  ·  18. Fort coup de vent (de 41 à 47 nœuds) [01’25]  ·  19. Force 9 [01’00]  ·  20. Tempête (de 48 à 55 nœuds) [01’20]  ·  21. Force 10 [01’06]  ·  22. Violente tempête (de 56 à 63 nœuds) [01’05]  ·  23. Force 11 [0112]  ·  24. Ouragan (64 nœuds ou plus) [02’00]  ·  25. Force 12 [0118]

• Dédié à Thomas Brando

• Commande de Radio France

• Réalisation de la partie électroacoustique sur ordinateur au studio du compositeur à Paris 20e

• Prises de son : Denis Dufour au studio 116 B de l’Ina-GRM avec l’assistance de Jonathan Prager

• Création à Paris, auditorium Olivier Messiaen de la Maison de Radio France, le 20 mai 1999 lors du cycle acousmatique de l’Ina-GRM Son-Mu 99 par l’ensemble Linea et Jonathan Prager sur acousmonium GRM sous la direction de Jean-Philippe Wurtz

À travers une progression continue déclinée sur les douze degrés de l'échelle de Beaufort, l’œuvre se propose d'explorer la gradation d'un grain sonore, du plus fluide au plus cassant, du plus fin au plus grossier. Le grain pouvant être pris au sens multiple de “élément minuscule”, “texture – ou degré de rugosité – d'une matière” ou de “coup de vent brusque et violent”. Cette succession de grains croissants détermine la structure de l’œuvre : structure macroscopique, faite de strates des plus fluides aux plus heurtées, entrecoupées de douze séquences courtes (pour bande magnétique) comme des jingles météo stylisés, et eux-mêmes visages, reflets sonores de la très légère brise à l’ouragan ; structure microscopique, où l’écriture se joue des reflets les plus fins pour explorer progressivement des articulations plus grossières, plus contrastées. La vocation artistique naît souvent d’une admiration pour la Nature. Une musique qui s’écoute volontiers est une musique qui mêle l’appel à la nouveauté, à la découverte de nouveaux territoires sonores, et le rappel de structures anciennes, archétypales, auxquelles sont profondément ancrées les structures biologiques de nos corps. C’est le processus, dans ce qu’il a à la fois de mécanique et de naturel, d’inéluctable et d’imprévisible, (de logique et d’impensable), d’humain et de surnaturel qui est l’objet de cette admiration, de cette scrutation, de cette méditation. Comme si la permanence du bonheur ne se nourrissait (et ne naissait) que de l’impermanence de nos peurs et de nos orages émotionnels. Le pari est donc de tenir l'auditeur en haleine, de soutenir son intérêt par une augmentation régulière de certains paramètres musicaux sans sacrifier à la facilité d'un simple crescendo. Il y a de l'idée de la classification, de l'expérimentation scientifique des météorologues à laquelle cette œuvre veut rendre hommage.

Dans son commencement, l’écriture instrumentale joue sur l’imitation d’entrées de souffle, et le mystère des soupirs, le mimétisme du sommeil profond baigné de rêves de cataclysmes. C’est l’idée de respiration qui guide l’écriture en premier, avec son côté rythmique et séquentiel (voire obsessionnel). Respirations à l’unisson, puis décalées progressivement par des nuances de densité et de vitesse, qui débouche sur un changement de registres et de timbres, et finalement de morphologies, créant les conditions du passage d’un degré à l’autre… jusqu’au paroxysme du cyclone, où vivent des anges, dans un bonheur où l’on respire à peine ! (comme l’a compris le poète).

Symboliquement enfin, le Mystère des tornades s'inspire et s'anime de plusieurs égrégores tournant autour du thème de la tempête :

1/ symbole romantique, de Shakespeare à Jack London. La tempête qui rugit à l'extérieur du Monde comme projection de celle qui fait rage au cœur de l'homme, en proie à la mélancolie ou au remords. 2/ emblème contemporain de la crise : nous vivons depuis bientôt vingt ans sous le sceau d'une société en crise, crise économique, morale, politique, effondrement des idéologies et des certitudes… Un reflet de cette mentalité de crise, de tempête, est proposé à l'auditeur, comme objet de méditation et peut-être, d'exorcisme. 3/ archétype religieux du Déluge : jour de colère où la Divinité abat sa main purificatrice sur le Monde, identification de la tornade à un nettoyage surpuissant, et salvateur, générateur d'une nouvelle vie (image que la publicité pour les détergents a utilisée abondamment…). Aspect paradoxalement rassurant de la colère du Père, symbole de force et de puissance promettant la protection et la prospérité à venir en échange de la soumission des hommes-enfants à sa Loi. 4/ dimension de spectacle dément. On dit d'ailleurs d'un dément “qu'il a un grain” : conglomérat ambigu de souffrance (les terribles épreuves infligées aux victimes) et de jouissance (le spectacle extraordinaire et inoubliable de la destruction, plus fascinant que tous les films de science fiction). 5/ idée du retour aux origines, aux archétypes innocents, de l'inversion du Temps, par l'anéantissement, l'effacement surnaturel de toute trace de civilisation. Exorcisme de la culpabilité, effacement de toute tache. 6/ figure d'une répétition générale de l'Apocalypse, hypnotisant inconsciemment les sociétés et les hommes au détour de chaque millénaire. Réalisation de la prédiction (météo). La météorologie comme nouveau rituel de soulagement de l'angoisse, ou comme une promesse d'apocalypse apprivoisée (par la science des hommes). 7/ enfin, faisant référence à une fameuse exposition photographique présentée à Paris dans les années 80 (Opération Tonnerre), métaphore explicite ou cachée de l'orgasme masculin à travers le geste convulsif et incontrôlé de la Nature.

[Thomas Brando]

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